Ernst Nolte : une réflexion marquante sur la pensée totalitaire

Ce n’est qu’au milieu des années 1980 que le grand public a connu le nom d’Ernst Nolte, l’un des plus grands spécialistes des totalitarismes du XXe siècle. Dans un article de la Frankfurter Allgemeine Zeitung du 6 juin 1986, « Un passé qui ne veut pas passer », il s’était interrogé, une fois de plus, sur les origines de l’idéologie génocidaire qui avait conduit aux horreurs de l’holocauste. Et il pointait, outre le génocide arménien, le « meurtre de classe » perpétré par les Soviets auquel répondait le « meurtre de race » des nazis. C’était, sans vouloir nier aucunement l’unicité de la Shoah, établir un parallèle entre communisme et fascisme. Un crime contre la bien-pensance, aux yeux d’un certaine gauche, qui, emmenée par Jürgen Habermas, accusait aussitôt Nolte, mais aussi d’autres historiens de renom comme Andreas Hillgruber ou Michael Stürmer, de vouloir blanchir le passé allemand.

Querelle des historiens

La polémique, connue comme « querelle des historiens » (Historikerstreit) a rapidement dépassé le milieu des spécialistes, un peu comme celles qui, en France, ont entouré Le passé d’une illusion de François Furet, en 1995, ou Le Livre noir du communisme, en 1997, de Nicolas Werth et de Stéphane Courtois. Les pièces du dossier ont été réunies pour le lecteur français dans un volume des éditions du Cerf, Devant l’histoire. Les documents de la controverse sur la singularité de l’extermination des Juifs par le régime nazi (1988), auquel il faut ajouter l’échange entre François Furet et Ernst Nolte, Fascisme et communisme (1989), ainsi que la lumineuse mise au point d’Alain Besançon, Le malheur du siècle : sur le communisme, le nazisme et l’unicité de la Shoah (1998).

Ernst Nolte est né en 1923. S’il n’avait pas souffert d’un handicap physique qui le rendait inapte au service militaire, il eut évidemment été mobilisé. Au lieu de faire la guerre comme ses futurs collègues Andreas Hillgruber ou Reinhart Koselleck, il étudia notamment à l’université de Freiburg, chez Martin Heidegger. Mais l’histoire du XXe siècle l’attirait plus que la philosophie et c’est à elle qu’il a consacré sa vie, dans l’espoir d’éclaircir tant que soit peu les origines des catastrophes qui se sont abattues sur lui.

La nécessité d’une conscience historique <>Son premier grand ouvrage, Le Fascisme dans son époque, parut en allemand en 1963 et en français en 1970. Trois volumes, consacrés respectivement à L’Action française, au Fascisme italien et au National-socialisme, étudiés pour la première fois comparativement. Ils ont été republiés par Stéphane Courtois dans la collection « Bouquins » (2008), complétés d’articles prolongeant une enquête qui a finalement abouti à la grand synthèse, La guerre civile européenne (1917-1945) parue en 1987 et traduite en 2000.

Après la querelle des historiens, la gauche bien-pensante, toujours fortement implantée dans certaines facultés allemandes, a essayé de reléguer Ernst Nolte, qui a terminé sa carrière à la Freie Universität de Berlin, sur le banc des réprouvés. Mais ses livres, dont beaucoup ont été traduits dans de nombreuses langues, reparaissent peu à peu en édition de poche et finiront par atteindre le grand public. Peu avant sa mort, le 18 août 2016, il a publié une sorte de testament intellectuel, Historische Existenz, zwischen Anfang und Ende der Geschichte ? (2015), dans lequel il insiste une nouvelle fois sur l’absolue nécessité d’une conscience historique dans la constitution d’une identité humaine. Car c’est en grandissant hors sol que les hommes deviennent les proies désignées des idéologies totalitaires.

Robert Kopp

Publié le 03/09/2016 par Laurent Hocq